Enzo reçoit des messages et encore des messages. Des appels aussi, il ne sait pas où donner de la tête. Il décroche son téléphone.

– Pronto! Sì. Sì ho capito sì. Va bene così. Ci vediamo!

Emma le regarde, nerveuse.

– Alors ? C’était qui ?
– Tu as soigné un enfant qui n’était pas sur la liste ?
– Oui, il a voulu que je tente, j’ai tenté sans trop de conviction, il savait mais… dans le rêve ça a marché. IRL j’en suis moins sûre…
– Eh bien oui sa maman m’a appelé pour me dire qu’il avait encore ses brûlures. Cependant il s’est réveillé pour la première fois depuis l’accident sans douleur. Il peut se laver, s’habiller, bouger avec des vêtements sans avoir mal. Elle était en larmes au téléphone.
– Oui… j’aurais aimé faire plus… réussir…
– Piccolina… C’était des larmes de joie, pas de peine…
– Mais il est encore brûlé… C’est pas juste…
– Il n’a plus mal. C’est un bon début. Tu lui as retiré sa souffrance… tu n’imagines pas ce qu’il ressent là.
– Si je crois que si. En fait je crois que si. Et les autres ?

Enzo reprend les messages un à un…

– Alloraaaaa
– Ouiiiiii ?
– Bene, bene, bene
– Mais quoi ?
– Sì sì sì
– Mais bordel à cul de bite en bois tu vas me dire oui ?
– Piano piano Piccolina…
– Sì lo so, chi va piano va sano e va lontano… 1
– C’est ça ! Mais c’est plutôt bon signe là en fait.
– Ah ? Vraiment ?
– Oui beaucoup remontent qu’ils n’ont plus rien, comme s’ils étaient restés dans le mauvais rêves toute la journée… et là c’est comme s’il ne s’était rien passé.

Emma n’arrivait pas y croire. Elle avait réussi un truc de bien finalement… Elle ne pensait pas qu’un jour elle pourrait effacer les conséquences de ses cauchemars. Ce qui veut dire que finalement, peut-être qu’elle peut détruire ses cauchemars avant qu’ils ne fassent du mal à quelqu’un ?

Elle était perdue dans ses pensées pendant qu’Enzo continuait de déplier ses messages. Jules arrive, parle mais visiblement personne n’écoute. Personne ne l’entend. Emma sursaute et sort de ses pensées.

– Désolée, j’étais perdue…
– Ouais j’ai vu… bon alors ?
– Visiblement ça a marché.
– Oui c’était prévisible…
– Quoi ?

Jules savait qu’il avait dit quelque chose de trop… mais c’est arrivé souvent quand ils étaient petits qu’elle lui soigne ses bobos dans ses rêves et qu’ils disparaissent plus vite que si elle ne faisait rien. Elle arrivait effacer la douleur, leur faire oublier la douleur. Elle pouvait construire une bulle imaginaire avec de la douceur et des odeurs de bonbons comme personne. Elle pouvait emmener n’importe qui dans son monde. Et son monde pouvait être aussi lumineux que sombre. Aussi joli qu’immonde. Aussi sûr que dangereux. Il savait parce qu’il avait vu. Et c’est parce qu’il avait déjà vu le plus beau comme le plus horrible qu’il comprenait pourquoi elle ne pouvait pas distinguer le rêve de la réalité.
Tout ce qu’elle n’arrivait pas à dire avait une petite place dans un coin de sa tête. Une petite place qui se retrouve tôt ou tard dans un rêve. C’est souvent un détail, une porte, une couleur, un monstre… Mais chacune de ses histoires est là. Il lui avait suggéré plusieurs fois de coucher son histoire sur papier. Mais elle n’a jamais vraiment réussi à en parler.

C’est toujours délicat de mettre des mots sur ce que l’on ressent quand on est hypersensible. Les gens ne comprennent souvent pas pourquoi ça touche à ce point alors qu’il suffit de s’en foutre et de passer son chemin. Emma avait réussi à se construire une carapace. Mais Jules savait bien que dès qu’elle était seule, ses yeux coulaient sans qu’elle ne puisse contrôler quoi que ce soit. Il le savait parce que parfois, il venait lui ramener un truc et qu’il voyait ses yeux rouges qu’elle faisait passer pour des allergies.
Il savait que lorsqu’elle disait “ça va t’inquiète pas” il devait être là pour elle. Il ne savait pas pourquoi, mais il était là. Comme elle était là quand il allait mal.
Parfois, il aurait aimé que la communication soit plus simple. Elle avait ce don de pouvoir transporter les gens dans un pays imaginaire, mais elle n’arrivait pas parler de son passé. Ou simplement raconter sa journée. Elle s’arrêtait à “c’était plutôt cool” ou “c’était une journée de merde”. Il se demandait si Enzo pourrait un jour communiquer avec elle. Parler de tout et de rien… juste pour qu’elle puisse enfin avoir confiance en quelqu’un et s’ouvrir. Juste un peu.

Finalement Enzo relève la tête et regarde Jules.

– Tu voulais dire quoi exactement par “c’était prévisible” ?
– Rien, rien.
– Je crois que ce n’est pas rien…
– Et bien, je savais qu’elle était capable de faire ça. Elle réussit tout…
– Genre je réussis tout… on parle du premier fail ? On parle du fait que je gerbe quand je descends de scène ?
– Ah ah ! Mais ça compte pas ça Emma, personne ne voit !
– Si toi tu vois…

Finalement Jules esquive parfaitement la conversation, comme toujours. Emma le savait très bien. Elle se demandait souvent qui, de lui ou elle, avait le plus de mal à communiquer. Elle sourit, comme toujours. Jules avait parfaitement compris qu’elle savait qu’il avait esquivé et qu’il n’y échapperait pas une fois qu’il serait seul avec elle.

Enzo sort de la pièce. Emma regarde Jules avec un grand sourire. Il comprend qu’elle ne le laissera pas tranquille tant qu’il ne lui dira pas pourquoi il a lâché son petit “c’était prévisible”.

– Tu sais très bien que tu me soignais…
– C’était en rêve.
– Sauf que ça marchait en vrai… tu te souviens pas de cette fois où un grand a volé mon cartable quand on était petit ? J’étais tellement mal que j’arrivais pas marcher. Les médecins n’ont jamais compris comment je pouvais guérir aussi vite…
– C’est toi qui guéris vite juste.
– Non Emma… c’est toi qui m’as soigné. Chaque fois.

Emma se souvenait bien de certaines choses mais elle n’a jamais pensé que ça pouvait être réel. Même si parfois la frontière entre ses rêves et sa réalité était bien mince, elle reconnaissait certaines choses comme impossibles et donc comme rêves… comme soigner miraculeusement son ami dans ses rêves.

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1. on peut traduire par “Oui je sais, qui va doucement, va sainement et va loin…”

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