Emma avait besoin de prendre l’air. Comment avait-elle pu oublier tout ça ? Si elle a oublié cette partie de sa vie, qu’avait-elle oublié d’autre encore ? Pourquoi Jules ne lui avait jamais parlé de ces voyages ? Elle ne lui racontait pas ? Ou simplement avait-il oublié aussi ?

Elle marche sans trop savoir où aller, des larmes coulent de ses yeux, elle n’arrive pas les retenir. Elle n’y arrive plus. Elle aimerait, juste une fois, une seule, être normale. Savoir ce que c’est de souffler, de ne pas avoir mal, de ne pas ressentir ce qu’elle ressent à chaque instant. Elle aimerait vivre une fois une vie sociale sans avoir cette impression de couteaux qu’on enfonce dans son ventre, sans avoir ces nausées qui se font de plus en plus fortes, sans avoir à s’inquiéter de ce qu’il se passera ensuite.

Quelqu’un lui attrape le poignet. Elle a un mouvement de recul avant de se rendre compte que c’est le fossoyeur… sans chapeau et de nuit ça fait un sacret effet.

– Tu as lu ?
– Oui tiens, je te le rends.
– Comment tu pouvais savoir que tu me croiserais ?
– Je le savais pas… Juste… j’allais pas le laisser dans ma chambre.
– Tu n’as pas confiance en eux ?
– Je n’ai confiance en personne… Tu devrais le savoir, mieux que quiconque non ?
– Je sais… Mais Jules ?
– J’ai confiance en lui plus qu’en n’importe qui sur terre… mais ça ne veut pas dire que je mettrai ma vie entre ses mains.

Ils continuent de marcher et de parler de ce passé oublié. Emma pose ses questions, il y répond toujours très calmement. Le fossoyeur pèse toujours ses mots, c’est ce qui stresse le plus Emma. Elle sent qu’il fait attention, qu’il n’est pas forcément lui-même…

– Arrête… Matteo, vraiment fais ça avec qui tu veux mais pas avec moi.
– On ne m’a pas appelé comme ça depuis des années…
– J’avais cru comprendre. Mais vraiment… triche pas avec moi.
– Je ne triche pas, je fais simplement attention au choix de mes mots.
– Pas avec moi… s’il te plaît…

Il ne pouvait rien refuser aux yeux d’Emma. Il voyait toujours cette petite fille de six ans, si fragile et si forte à la foiS. Ses yeux n’avaient pas changés malgré les épreuves de la vie, elle restait toujours avec de regard doux et expressif.
Il reprend les réponses aux questions d’Emma sans filtre, juste lui. Avec ses sentiments qui prennent parfois le dessus.

– Comment tu as retrouvé… Enfin tu sais… ce… ces gars ?
– Pas très compliqué, toi je te trouvais pas mais Jules n’est pas aussi parano que toi.
– Le seul contact qu’il a eu avec toi à mon sujet c’est quand je suis arrivée à Lecce.
– Non Emma… C’était pas forcément moi. Mais je savais toujours plus ou moins les choses.
– d’acc… comment tu as fait alors ?
– Ce soir où tu es rentrée seule sous la pluie…

Emma commence à avoir du mal à respirer…

– Continue, ça va aller, continue
– Tu te souviens de Sabine ?
– La petite amie de Jules… mais c’était plus tard ça… j’étais…
– Partie oui… te première vraie fuite.
– Donc Sabine c’était toi ?
– Elle travaillait pour moi oui. Elle est tombée amoureuse de Jules et a voulu arrêter la mission. Je lui ai demandé de me donner ce que je voulais, j’avais besoin de savoir ce que tu étais devenue, où tu étais. Et Jules commençait à se confier à elle… Alors voilà…
– Il a tout raconté ?
– Et bien… je crois oui. Tu n’étais plus là, je pense que sa petite soeur de coeur lui manquait. Et Sabine était là… Elle était la plus douée de mes infiltrés. Elle pouvait, sans torture, faire parler n’importe quelle personne.
– Et tu as appris quoi du coup ?

Il hésite à réponde puis reprend :

– Beaucoup… il lui a parlé de ce jour où tu as subitement changé sans rien dire… il savait qu’il y avait quelque chose mais il ne savait pas quoi… ce jour où il te regardait impuissant ouvrir ta porte sous la pluie battante… Ces jours où il te voyait rentrer chez toi avec des larmes qui coulaient de tes yeux… il n’osait pas venir, il savait que tu préférais être seule dans ces moments…
– L’accident de mes parents c’est toi ?
– Bien qu’ils aient fermé les yeux sur ce que tu as subi… Non ce n’est pas moi.
– Les autres ?
– Oui…
– Pourquoi ? Est-ce que tu as ressenti un soulagement ?
– Le monde se porte mieux sans eux.
– Mais il y en a des centaines d’autres et…
– Emma… Non ça ne peut pas apaiser tes souffrances, je le sais. J’ai été impuissant face à tout ça, c’est la colère qui a agi.
– Pourquoi ?
– Parce que… comprendre ce qu’ils t’ont fait, qu’ils l’admettent sans honte ça m’a mis hors de moi.
– Comment ça qu’ils l’admettent ?
– Parce qu’ils ont parlé… Parce que pour eux “elle le voulait c’était sûr” alors qu’on sait bien tous les deux que non… Parce que… je ne pouvais pas laisser ces gens sans jugement. Et que tu n’as pas porté plainte.
– Je… j’ai essayé au troisième…
– Je sais… j’ai vu le rapport. Et j’ai laissé échapper des documents sur les gens qui t’ont jugée au lieu de t’aider.
– faire justice soi-même hein… Si tout le monde faisait ça…
– Je ne suis pas tout le monde. Tu n’es pas tout le monde.
– Non moi je suis personne…

Emma regardait ses pieds. Elle avait du mal à parler de son passé, surtout avec un inconnu qui savait visiblement tout. Elle ressentait cependant ce petit soulagement, celui qui fait qu’elle ne recroiserait pas celles et ceux qui lui ont fait tout ce mal. Elle savait mieux que quiconque ce que ça faisait de devoir affronter les lieux où il y avait un mauvais souvenir. Des toilettes publiques, un cinéma, chez un ex ami… Et dès qu’elle devait aller dans ces endroits l’angoisse revenait. Même si ce n’étaient pas ces mêmes cinémas, ou ces mêmes toilettes… elle savait que, potentiellement, ça pouvait arriver. Alors elle avait appris à vivre avec. Difficilement. Sous les moqueries de certains, sous les petites réflexions des autres… Elle souriait et laissait dire. Ils ne connaissaient pas son histoire. Ils ne pouvaient pas savoir. Cependant elle ne comprennait pas les jugements de ces personnes. Pourquoi faire des réflexions sur le fait qu’elle ne puisse plus aller seule dans des toilettes publiques ? “Tu as besoin de que papa t’accompagne ?” “Tu es grande maintenant faut apprendre à faire pipi seule hein !”. Elle hochait la tête. Et soit elle rentrait chez elle et écourtait la soirée, soit elle allait pleurer dans un coin, discrètement.

Ses mains et ses jambes tremblent… elle ne s’en rend pas compte tout de suite. Il a compris… mais ne dit rien.

– Viens je te ramène chez toi.

Emma et le fossoyeur se mettent en route… arrivés devant l’appartement, Emma propose un verre. Il monte.

Ils se mettent à table, elle sort quelques tomates et ouvre une bouteille de vin blanc.

– Je vais avoir besoin de ça pour dormir je crois.
– Tu n’as besoin de rien pour dormir… Juste… vide ta tête.
– Mais je sais pas faire ça moi…
– Je sais, moi non plus.

Les heures passent, le jour se lève doucement et Enzo et Jules se réveillent… Emma continue au vin mais fait couler un café.

– Vous êtes restés là toute la nuit ?
– Euhhhhh
– Elle va être belle la journée tiens…
– Ok je passe au café !

Matteo était supris qu’après toutes ces épreuves, tout ce qu’elle a subi, Emma gardait son sourire intact et était capable de se contenter des petits bonheurs quotidiens sans en attendre trop de la vie.

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