Emma se réveille, encore entre deux mondes. Elle n’arrive pas bien distinguer le rêve de la réalité. Et, même si parfois c’est très agréable, ça peut être aussi très douloureux.


Elle sort de sa cabane en couettes.

Ses yeux sont encore humides. Elle ne sait pas trop combien de temps elle a dormi. Il n’y a personne dans l’appartement. Jules et Enzo sont partis. Elle cherche si elle voit un mot. Rien. Elle retourne l’appartement à la recherche d’un mot ou d’une présence. Mais il n’y a personne. Rien…

Elle retourne dans sa cabane en couettes, reprends Mallow dans ses bras, se met en position fœtale et attend. Elle sent ses yeux se remplir de larmes. Elle se demande si c’est de sa faute. Ce qu’elle a fait de mal… Elle sait que c’est totalement irrationnel mais elle ne contrôle pas ce genre de réactions. Alors elle attend. Il pleut encore dans ses yeux. Puis elle entend la porte. Enfin.

Elle se précipite en dehors de sa cabane en couette et court dans le couloir. Dans l’empressement, elle en avait oublié de sécher ses yeux. Elle voit Jules et Enzo entrer. Ils voient ses larmes… Enzo ne comprend pas. Jules, par contre, comprend très bien, comme toujours…

– Hey hey hey, Puce, viens là…
– Non mais ça va t’inquiète.
– Pas à moi… viens…

Jules prend Emma dans ses bras.

– On a juste été faire des courses et j’ai pas pensé à te mettre un mot… désolé…
– Non mais vraiment ça va… ça passera t’inquiète pas, regarde y’a déjà plus rien !

Elle affiche un grand sourire, surtout de soulagement. Enzo ne comprenait pas, mais comme toujours, il attendra qu’Emma soit endormie pour en parler avec Jules. Il se sentait tellement dépassé par tout ça… Il ne comprenait pas ses réactions. Personne ne pouvait comprendre ça. Personne ne connaissait son passé et, par conséquent, personne ne pouvait comprendre son présent ou imaginer son futur.

Jules la prend dans ses bras, la serre contre lui et lui dit ce qu’il lui dit toujours “tout ira bien, tu verras”. Elle savait qu’il mentait, elle savait qu’il ne voyait pas le futur. Elle savait que ces paroles étaient simplement là pour la réconforter… Mais ça marchait. Il le savait…
Elle s’enferme dans la salle de bain le temps d’une douche. Enzo en profite pour demander à Jules une explication.

– Elle a besoin d’être rassurée sans cesse… je l’ai toujours connue ça, ça me choque plus. On avait un code, quand je la laissais seule je glissais un mot quelque part. Et comme un con j’ai oublié. Ça faisait longtemps…
– Mais pourquoi ?
– Je sais pas trop… Sûrement une peur panique comme toujours…
– Ça lui arrive souvent ?
– Toujours…
– On gère ça comment ?
– Bah tu vois… je gère pas vraiment, je montre juste que je suis là pour elle… ça suffit en général. Quand elle se fait une cabane en couette je la laisse dedans par contre… sauf si je la fais avec elle, dans ce cas j’y entre aussi…
– Et quand ça suffit pas ?
– Plus compliqué… c’est arrivé après… enfin c’est arrivé une fois…
– Après quoi ?
– Je peux pas t’en parler… Elle le fera si elle le désire. Mais je sais que si j’avais pas été là elle m’en aurait jamais parlé. Laisse-la faire ses choix. Ce soir-là, elle est partie en crise de panique. J’étais là, avec elle. Elle voulait rentrer. Je voulais pas. Elle pleurait, c’était confus, je pouvais pas la toucher, pas de câlin, rien… Alors je l’ai raccompagnée chez elle… j’ai attendu sagement qu’elle rentre. Je la vois encore chercher ses clés sous la pluie. Elle était si proche mais tellement loin en même temps… et elle est rentrée. Le lendemain c’était comme si de rien n’était.
– Et tu n’as jamais voulu savoir ce qu’il s’est passé ?
– Je sais ce qu’il s’est passé. J’étais là. Je suis arrivé trop tard mais j’étais là.
– Elle ne me raconte jamais son passé.
– C’est normal… C’est Emma… Elle raconte pas. Des fois elle confond la réalité avec ses cauchemars. Des fois l’inverse. Des fois c’est pas plus mal… Ça doit être un mécanisme de protection je suppose…

Emma sort de la salle de bain…

– De quoi vous parlez ?
– De toi.
– Ah ? tu as vu un couvreur ?
– Emma…
– Ok j’avoue c’était pourri.

Enzo se sentait un peu hors-jeu. Il n’y avait pas cette complicité entre Emma et lui… il aimerait bien avoir la même… mais il sait bien que personne ne peut atteindre ce niveau de confiance avec elle… Elle ne lui fera jamais confiance. Pas comme ça. Cependant, il espère tout de même pouvoir s’en rapprocher.

Elle accorde pourtant une grande place à Enzo, même s’il ne s’en rend pas compte. Les relations sociales ont toujours été très compliquées avec Emma. Elle n’arrive pas forcément à les gérer et ça la fatigue énormément. Quelque chose qui paraît naturel chez la plupart des personnes est très difficile pour elle.

Emma avait perdu la notion du temps. Mais pour une fois elle se sentait reposée et bien.

Elle aide les hommes à ranger les courses, voit qu’il y a des cerises, en prend une, sourit, crache le noyau sur Jules.

– T’es crade.
– Ouais je sais. Pardon.

Jules prend discrètement une cerise et fait pareil. Un combat de noyaux de cerises commence alors. Enzo commente le match comme un vrai pro. Ils tournent autour de la table. Se baissent. Tous les coups sont permis. Le combat continue quand on sonne à la porte.

Emma s’empresse de rammasser les noyaux de cerises tombés au sol aidée par Jules, Enzo va ouvrir.

Un grand monsieur entre. Il porte un grand chapeau. Un peu comme le Fossoyeur… mais ce n’est pas lui. Emma se sent mal. Elle ne sait pas pourquoi mais elle ne sent pas du tout cet humain.

Elle se dresse devant lui. Elle ne montre pas sa peur. Et bien qu’elle se pense très mauvaise comédienne, personne ne semble se rendre compte que ses jambes tremblent.

Elle se tient droite, face à cet inconnu. Il s’assoit devant elle.

Il commence…

– Alors c’est toi. La petite dont tout le monde parle.
– Pardon ?
– Tu sèmes la pagaille.
– Moi ?
– Oui toi. Rassure-toi, je ne viens pas demander des comptes. Je viens t’offrir mon aide.
– Vous ?
– Moi… Sais-tu qui je suis ?

Emma secoue sa tête pour dire non. Mais elle se doute bien que ce n’est ni un enfant de chœur, ni le pape. Elle s’assoit.

– Vous voulez quoi exactement ?
– Toi. Je te veux toi.

Elle a un mouvement de recul.

– Je n’appartiens à personne. Et personne ne peut me posséder.
– C’est évident. Sauf que le sang qui coule dans tes veines n’est pas un sang de révolutionnaire.
– La révolte n’est pas dans l’ADN des gens. Mais dans leurs tripes.
– Oui, bien sûr.

Il dépose une petite carte sur la table sur laquelle y est inscrit une adresse. À Bari.

– Tu viendras me voir plus tôt que tu ne le penses. Ma porte te sera ouverte. À toi. Et seulement à toi.

L’homme remet son chapeau tout en se relevant de sa chaise. Et repart. Un sourire aux lèvres. Sans rien dire d’autre.

Emma s’assoit quand elle entend la porte se refermer. Les questions se bousculent dans sa tête. Pendant qu’elle réfléchit, Jules et Enzo parlent de ce qui vient d’arriver. Mais elle n’écoute pas. Trop perdue dans ses pensées.

Elle le connait. Elle l’a déjà vu. Dans un rêve ? Dans ses cauchemars ? Elle ne sait pas. Elle ne se souvient pas. Mais elle l’a déjà vu. Cet air. Ce sourire. La façon qu’il a de remettre son chapeau… Tous ces gestes lui semblent tellement familiers…

Il fallait qu’elle se souvienne. Il n’y avait pas d’autre solution. Elle ne pouvait rien dire à Jules… Elle avait trop peur qu’il l’a prenne pour une folle… Même si elle n’était plus à ça près…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.