Ils sont tous les trois dans la cuisine, quand quelqu’un sonne à la porte. Enzo va ouvrir.

– On amène les pizze !

Quatre hommes entrent avec des pizze et des packs de bières Belge. Ils ont pris aussi des chaises pliantes. Ils entrent dans la chambre d’Emma, poussent le grand lit, installent une couverture moelleuse, mettent les chaises pliantes en dehors de cette couverture et s’assoient.

– Vous attendez quoi ? Les bières vont chauffer !

Emma s’assoit, il n’en fallait pas plus, Enzo et Jules suivent. Mallow, trop peureux, est parti se cacher sous la couette d’Emma.

– Je suis Angelo, et voici Riccardo, Vittorio et Paolo.
– Emma…
– Oui ça je sais oui… et Enzo, toi je te connais du cyber.
– Et lui c’est Jules.
– Ah un français ?
– Oui comme moi quoi.
– Non toi tu es née en France mais finalement ton cœur a toujours été ici.
– Mon cœur a toujours été pour ma grand-mère… pas pour une ville. Si elle a fui c’est que ce n’était pas si bien que ça. Mais mes pieds m’ont amenée ici alors…
– Comment tu es venue ?
– En tchoutchou… Déjà Paris puis j’ai posé mon doigt pour savoir où aller… et j’ai refait pareil à Milan et voilà. C’était un peu au hasard.
– Rien n’est jamais du pur hasard Piccolina.
– Je sais oui…

Riccardo ouvre les cartons de pizze et les met au milieu des couvertures. Chacun se sert. Il y a des classiques et des végétariennes.
Emma mange son bout de pizza végé que Mallow machouille avec elle, boit sa bière et regarde Angelo.

– Bon sinon en vrai t’es là juste pour une soirée pizza bière ?
– Pas vraiment non… ça fait un moment qu’on pense faire la même chose que toi, mais personne n’a jamais eu les couilles de le dire et le faire ouvertement. On pensait pas que la population serait prête.
– Visiblement elle l’est.
– Oui… visiblement oui. Mais du coup tu vas avoir besoin de nous.
– Explique ?
– On a déjà des personnes un peu partout… y compris avec le Fossoyeur.
– T’es sérieux ?
– Ouep. On peut en placer un peu plus, mais il ne faut pas qu’ils te parlent. Sinon ils sont grillés.
– Comme les aubergines quoi…
– Hein ?
– Laisse tomber.

Emma commençait à y voir plus clair… elle avait son ticket d’entrée. Jules et Enzo semblaient assez partants. Emma se lève pour aller chercher de l’eau dans la cuisine. Jules l’accompagne pour ramener les fruits frais.

– On voulait rassembler les foules, c’est fait. On voulait savoir par où commencer, c’est fait aussi. On voulait du renfort, on en a.
– C’est peut-être ça le truc…
– Tu veux dire quoi Puce ?
– Que si ça se trouve ils attendent que ça pour nous plomber… au sens propre.
– Tu veux dire que…
– Je veux dire que ouais, comment tu peux bosser avec le fossoyeur sans être avec le fossoyeur ? Soit ils sont vraiment bons, soit ils vont nous niquer d’une force…
– C’est dingue… comment tu fais ça ?
– Fais quoi ?
– Même avec ta naïveté d’enfant touchante tu ne fais jamais confiance à personne…
– Pourquoi faire ?
– Bah parce que c’est bien des fois de faire confiance non ?
– Bah oui mais pourquoi j’aurais confiance en eux puisque j’ai confiance en toi ?
– Tu me désespères…
– Je sais !

Elle retourne la chambre les bras chargés de fruit, tout guillerette, pendant que Jules ramène l’eau. Ils continuent de parler des plans qu’ils peuvent faire quand Emma reprend une bière et lance un petit :

– Comment t’as fait Angelo ?
– Comment j’ai fait quoi ?
– Comment tu as fait pour rassembler ta bande toi ?
– Un soir, un peu comme ça, on jouait… Te moque pas…
– Jamais, tu jouais à quoi ?
– Donjons et Dragons…
– Sérieux ? Mais il est crop génial ce joueeet !
– Oui ! Tu joues aussi ?
– Avant j’y jouais oui…
– Plus maintenant ?
– Bah on pourra se faire des parties ?
– Bien sûr !
– Et donc pendant cette partie…
– Oui donc on jouait et on s’est demandés pourquoi on ne serait pas des héros dans la vraie vie… on a commencé à se voir comme ça, à tourner pour se passer des petits mots, des actions…
– Et comment vous vous êtes infiltrés ?
– Plus compliqué que ça…
– J’ai toute la nuit.
– On ne s’est pas infiltrés… les personnes travaillaient déjà pour le fossoyeur. On les a juste fait venir de l’autre côté… de notre côté.
– Avec des cookies ?
– Hein ?
– Laisse tomber. Tiens j’vais chercher des bananes. Il manque les bananes.

Emma retourne dans la cuisine. Jules la suit.

– Soit leur discours est super bien rodé soit il dit la vérité. T’en dis quoi Puce ?
– Non laisse tomber, ils sont sincères.
– Oui leur discours tient bien la route hein…
– Nan il joue à Donjons et dragons.
– C’est quoi le rapport ?
– Sexuel, le rapport est toujours sexuel comme la réponse est toujours 42 !
– Emma…
– Bon ok… un mec qui joue à Donjons et Dragons peut pas être du côté de la Mafia. Il a encore son esprit aventurier, mais encore son âme d’enfant.
– Comme toi quoi…
– Nan moi j’suis grande.
– Oui oui oui…

Ils retournent tous les deux dans la chambre. Emma se reprend une bière avec sa banane. Elle n’arrive toujours pas comprendre pourquoi ils sont là. Il y a quelque chose qui cloche…

– Pourquoi tu es venu ce soir Angelo ?
– Parce que tu as réussi en cinq minutes ce qu’on a raté en cinq ans. Parce que tu as ce don de rassembler les gens. Parce que tu es gentille. Parce que les gens t’aiment bien mais toi tu t’en rends pas compte. Parce que tu as encore cette âme d’enfant qui croit que c’est possible même si tu as un passé qui te dit le contraire. Parce que tu y crois encore. Et tu arrives à transmettre ça aux gens qui t’écoutent. Voilà pourquoi.

Emma se sent rougir. Mais comme toujours elle a les yeux rivés sur ses Converse bleues et récupère son gros chats sur ses genoux. Pour s’évader un peu, elle pense au fait que Mallow trouve toujours du courage pour venir près d’elle, même s’il y a du monde autour, du moment qu’il y a quelque chose à manger. La pizza fait partie des plats qu’il aime partager avec son humaine. La pasta aussi. Mais elle revient assez vite à la réalité. Vittorio commence…

– Pourquoi tu as chanté cette chanson en particulier ?
– Je… Je sais pas en fait… J’étais paniquée, c’est la seule qui me venait en tête. Je revois juste ma grand-mère la chanter pendant qu’elle préparait le repas du dimanche et que je l’aidais. Une chanson qui représente tellement de choses pour moi…
– Je crois qu’on a tous la même histoire… toutes nos grand-mères la chantaient je crois…
– Ah bon ?
– Oui… Comme leur mère ou leur grand-mère leur chantaient je suppose… Cette chanson remonte à des générations. Les paroles ont évolué avec le temps, passant d’un chant de révolte de travailleuses à un chant de révolte politique.
– Je savais pas…
– Tu as pourtant mis cette chanson au féminin naturellement.
– Oui…

Emma prenait conscience que finalement ce n’était peut-être pas un hasard… sa tête déglinguée ne l’était peut-être pas tant que ça… elle réfléchissait juste différemment… Peut-être avait-elle enfin trouvé sa place ? Ou peut-être qu’elle faisait simplement fausse route, encore…

Ils continuent à manger des bouts de pizza froide, quelques fruits et boire la bière que les quatre nouveaux amis avaient ramenée tout en tentant de refaire le monde. Emma aimait ça, refaire le monde. L’imaginaire est un lieu secret sans aucune limite. Et elle n’en avait aucune. C’est aussi pour ça que ses plus beaux rêves pouvaient se transformer en ses pires cauchemars. Elle avait appris à vivre avec… Seul Jules savait et comprenait. Seul Jules arrivait à calmer ses peurs. Il le savait, c’est aussi pour ça qu’il était toujours là, tout près, même si elle ne le voyait pas toujours.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.