#MercrediFiction #3.10 – Coincée.

Emma se réveille et regarde l’heure. Dix heure du matin. Elle avait fait une sacrée nuit pour une fois. Elle regarde son téléphone : 28 appels manqués, 31 messages Signal. Merde. Enzo… et des numéros qu’elle ne connait pas. Elle écoute les messages laissés.

Oui Emma c’est Sophie, la grande, on rentre pas ce week-end, mais t’inquiète pas tout va bien.

Elle ne sait pas pourquoi, ça l’inquiétait. Elle rappelle.

– Sophie ?
– Ah oui Emma ! t’as eu mon message ?
– Oui justement, il se passe quoi ?
– On se fait une balade qu’un mec nous offre pour le week-end. On voulait que tu viennes mais visiblement il fallait se décider assez vite.
– Vous êtes parties quand ?
– Hier en début d’après-midi.
– D’acc.
– Enzo est avec toi ?
– Non pourquoi cette question ?
– Je sais pas, vous semblez proches.
– Il n’est pas là, je vais sûrement le voir aujourd’hui.
– Ok ! Bon j’y retourne, à dans quelques jours !
– Ouep, profitez bien !

Depuis quand on offre un week-end prolongé comme ça ? Sans rien attendre en retour ? Elle regarde Mallow, encore à moitié endormi.

– Je suis parano, ça y est…

Mallow se met à bailler et vient chercher une caresse avant de se rendormir. Emma se met près de lui et regarde ses messages. Jules… Elle ne lui avait pas dit où elle était… Elle l’appelle.

– Je suis désolée, vraiment.
– Tu fais chier putain… j’étais mort d’inquiétude moi !
– Je… je sais… pourquoi hier soir ?
– Parce qu’il n’y a que hier soir que j’ai eu un appel pour savoir comment te joindre et te voir.
– Tu as répondu quoi ?
– Que j’avais pas de nouvelles de toi, que je sais juste que tu es partie mais je ne sais ni où ni pour combien de temps.
– Ouais la vérité quoi…
– Voilà.
– Je suis à Lecce, et tous les évênements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles.
– Tu cultives ton jardin ?
– Toujours.
– Promis ?
– Promis.

L’appel s’arrête là. Elle savait qu’il allait prendre le premier billet d’avion pour venir la rejoindre.
“Tous les évênements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles” est une phrase de Voltaire. Ils en riaient tous les deux lorsqu’Emma devait étudier Candide en classe. Cette phrase était tellement improbable lorsqu’on sait ce qu’à vécu Emma, qu’ils se la disaient lorsque les choses n’allaient pas. Jules la lui avait dit pour la mort de son père. Et c’est au tour d’Emma de la lui dire. La suite est forcément en rapport… Elle s’en sortira, mais ne peut en parler au teléphone.

Elle regarde les autres messages et appels… Enzo… Elle continue sur sa lancée.

– Salut, il se passe quoi ?
– TU ES DEVENUE FOLLE ? TU VAS BOSSER POUR LE FOSSOYEUR ?
– Ah ouais… les nouvelles vont vraiment très vite.
– Mais il te passe quoi dans la tête ?
– On peut se voir ?
– Mais tu es complètement dingue ?!
– On peut se voir ?
– Mais pourquoi ?
– Tu bosses déjà pour lui en fait.
– J’arrive.

Emma raccroche et fonce sous la douche. Elle avait l’impression de puer le vieux cadavre pas frais. Elle s’habille en vitesse et… la sonnette se fait entendre. Bon timing pour une fois. Elle laisse entrer Enzo.

– Raconte.
– Café ?
– Oui.

Ils s’assoient dans la cuisine, elle sert le café. Enzo semble nerveux.

– Il est venu hier à la boutique. Ils étaient cinq. Armés.
– Je sais, ils font toujours comme ça.
– il m’a demandé de bosser pour lui au cybercafé. Avec toi et ton frère.
– Comment ça ?
– Je ferai la même chose que là, avec formations aux enfants en plus. Et il me paie 2700€ par mois. Il me garantit que c’est l’argent de l’économie locale et d’aucune prostitution ni drogue.
– Tu fais confiance aux gens toi maintenant ?
– Est-ce que j’ai le choix là ?
– Pas vraiment.
– Je suis deg.
– Je sais.

Enzo prend Emma dans ses bras et la serre fort.

– Je voulais pas… c’est de ma faute, je suis désolé…
– Hey hey hey ! Il est venu me voir… ce n’est pas de ta faute, jamais. Je prends mes responsabilités aussi hein… J’aurais pu ne jamais venir à Lecce, ne jamais bosser pour Michele, ne jamais te parler… ça n’aurait sans doute rien changé.
– Il ne connaissait pas ton existence avant que tu viennes. Ta famille… son prédécesseur en avait demandé l’assassinat… Tu n’aurais jamais dû naître.
– Mais il m’a dit que…
– Oui, mais ici quand tu veux partir tu pars avec la bénédiction du Padre. Ou tu restes.
– Si je dois partir je partirai.
– Il te retrouvera, quoi que tu fasses. On ne le fuit pas, on l’affronte.
– Alors je l’affronterai.
– Et tu y laisseras ta vie.
– Je suis morte sept fois. Il me reste encore deux vies.
– Ah les chats n’ont pas que sept vies ?
– Faut croire que c’est neuf finalement.

Des sourires commencent à se dessiner sur leurs visages. Emma savait que ce n’était qu’une épreuve en plus. Au pire elle perd la vie. Au mieux elle devient libre et plus forte. Encore une fois. Enzo s’était déjà fait avoir une fois. Il avait peur de recommencer. Mais elle lui donnait le courage nécessaire. Elle avait le don de révéler le meilleur des gens. Ou le pire.

– On s’y prend comment ?
– On attend le renfort. Jules va arriver.
– Jules ?
– Mon meilleur ami.
– D’accord…
– Il nous faudra un endroit safe, où ils ne peuvent pas nous atteindre.
– L’arrière salle du cybercafé sera parfaite.
– Micros ?
– Impossible Ernesto a mis des brouilleurs… comme le vieux Michele d’ailleurs.
– Des brouilleurs ?
– Oui, si tu passes un appel avec ton téléphone sans sortir, ton correspondant n’entendra rien d’autre que du brouillard audio.
– Cool… je savais pas…
– Ils ne pouvaient pas te le dire encore… quand ils t’ont parlé ils savaient que tu serais la prochaine sur la liste du fossoyeur… ils ont voulu voir si tu étais prête. Visiblement tu l’étais.
– Ah mais… je pensais qu’ils bossaient avec moi !
– Oui, mais pas que, comme tu peux le voir.
– Donc on est clairement pas seuls.
– Non, et ça devrait se renforcer encore. Les villageois t’apprécient. S’ils voient ta force alors que tu es nouvelle, ils te suivront.
– Je ne suis pas une meneuse moi… je suis juste moi. Juste inconsciente. Juste que je me fous de mourir, j’ai vécu le meilleur cette semaine.
– Mais tu as aussi vécu le pire… c’est ça ?
– Je pense pas que ça soit le pire… Juste des passages difficiles. Certaines personnes subissent bien pire et bien plus longtemps que moi.
– Mais certaines personnes subissent moins pire et moins longtemps que toi.
– Tout est relatif dans la vie. T’as faim ?
– Tu proposes quoi ?
– Pizza ?
– Très bon choix.

Emma prend la main d’Enzo et descend. Elle avait repéré une petite pizzeria un peu plus haut dans la rue. Enzo l’arrêta et l’emmena dans une autre petite pizzeria un peu plus loin.

– Ici, les meilleures pizze de Lecce.
– Elles ne seront pas aussi bonnes que les miennes mais je ferai avec.

Elle regarde les prix.

– Bordel à cul de bite en bois !
– Quoi ?
– 4€ ? Une pizza ??
– C’est un peu cher c’est vrai.
– Mais c’est au moins le double en France !
– Vous mettez quoi sur vos pizze ? de l’or et du caviar ?
– J’sais pas mais j’veux bien arrêter d’en faire à ce tarif.
– Quand ça ne va pas, rien de tel qu’une bonne pizza.
– C’est ce que me disait ma grand-mère.
– Je me doute oui…

Ils commandent une pizza pour deux. Elle arrive vite sur leur table.

– Putain qu’elle est bonne… je peux mourir paisiblement maintenant, plus aucun regret.

Le chef, qui avait fait leur pizza, entend les propos de la jeune femme.

– Pourquoi mourir ?
– Parce que s’il faut se sacrifier pour faire avancer les choses alors je le ferai. Mais je ne me mettrai pas à genoux.
– Oh toi tu préfères vivre libre ou mourir donc.
– C’est ça chef.
– Des fois, tu ne peux pas mettre en danger les gens que tu aimes.
– Des fois, les gens que tu aimes se joignent à toi.
– Touché.

Il avait dit ce “touché” à la française. Ce qui a fait sourire Emma.
Ils terminent leur pizza, paient et sortent. Emma glisse discrètement sa serviette au chef. Elle y avait inscrit : “Il n’est jamais trop tard pour bien faire”.
Elle espérait qu’il ne dirait rien au fossoyeur… Il espérait que le mot laissé n’était pas compris de travers.
Emma et Enzo retournent à l’appartement d’Emma doucement en parlant de tout et de rien. Elle se sentait soutenue pour une fois. Tout devrait aller bien. Tout ira bien.
Enzo savait que tout ne serait pas facile, mais il se disait qu’à deux, ou plus, ils pourraient tout supporter. Ils ne débarrasseront jamais l’Italie du Sud de la Mafia… mais ils pouvaient au moins essayer de rendre les habitants plus libres.

Emma savait aussi que Jules allait débarquer. Il faudra qu’ils trouvent un appartement où chacun pourra parler librement. Au moins elle savait où dormir, c’était déjà ça…

hackorn

Un peu magique, un peu trash, un peu tout, surtout rien.

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