Emma ne comprenait pas pourquoi Ernesto était là, pourquoi il restait la journée alors qu’il avait son cyber café à ouvrir.

– Pourquoi tu es venu au fait ? Le cyber café est fermé aujourd’hui ?
– Non, mais avec mon frère on se partage le temps de travail. Aujourd’hui et demain c’est son tour.
– Ah ? Tu as un frère ?
– Oui tu le rencontreras sûrement ce soir. Tu viens ce soir ?
– Ce… ce soir ?
– Oui, je passe te chercher à 20h, sois prête.
– Non mais je dois travailler…

Ernesto appelle le vieux Michele.

– Michele ! Piccolina dit qu’elle a du travail ce soir !
– Eh non, Piccolina, jeudi soir on se retrouve sur la grande place, la Piazza Sant’Oronzo !

Il se tourne vers Emma…

– Tu vois Piccolina, tu ne travailles pas ce soir, je passe te prendre à 20h, sois prête !

Emma commençait déjà à paniquer. Les gens, le monde… elle n’était pas à l’aise avec cette idée. Elle n’avait jamais réussi à avoir un comportement sociable avec des gens… peut-être y arriverait-elle ce soir ?

Elle décide de rester un peu après 14h pour finir ce qu’elle a à faire, puis elle rentre avec Mallow. Elle entame une petite sieste afin d’être un peu plus reposée pour le soir. Elle s’endort doucement, bercée par les ronrons de son gros chat.

Elle se réveille vers 18h. Parfait, elle peut prendre le temps de se préparer. Elle passe sous la douche, lisse ses longs cheveux noirs qui ont tendance à s’onduler naturellement, dépose un peu de mascara sur ses yeux et un petit coup de crayon. Niveau fringues, elle avait toujours la même garde-robe : un gros sweat à capuche ou un t-shirt assez large pour cacher ses formes, un jean et une paire de Converse noires, rouge, bleues, roses, jaunes ou vertes, en fonction de son humeur. Ce soir ça sera les roses.

Emma regardait sa chambre, elle était très haute de plafond, en vieille pierre. Le sol était recouvert de pierres brunes foncées.
Ah les filles se réveillent aussi de la sieste. Elle les entend dans la cuisine à côté.

– Emma, est-ce que tu peux venir s’il te plaît ?

Emma ouvre la porte, le ton de la grande Sophie était un peu étrange.
Elle les voit, toutes les trois, chacune sur une chaise. La grande Sophie reprend :

– Emma, tu vois, je reste calme, je n’ai pas crié.
– Qu’est-ce qu’il se passe ?
– Il y a une souris, juste là.

Emma s’approche.

– MAIS QU’EST CE QUE TU FAIS ? TU AS UN CHAT NON ?
– Mais… c’est une toute petite souris, on ne va pas la tuer quand même…

Emma se met à plat ventre, gratte un peu le sol, en regardant la petite souris apeurée.

– Allez, viens, tu vas finir en repas pour Mallow si tu restes là.

La petite souris s’avance timidement. Emma tend son bras et l’attrape par la queue, avant de prendre son autre main pour éviter de lui faire mal. Elle se relève avec la petite souris dans ses mains.

– Vous voyez, c’est juste une petite souris !

Les filles descendent enfin de leur chaise. Emma aurait bien aimé la garder mais visiblement ça n’était pas du tout au goût des filles… Elle descend dans la rue avec sa petite protégée, ouvre ses mains et la laisse partir.

La petite souris a eu un petit moment d’hésitation, puis s’est mise à courir le long des murs de la ruelle étroite.

Emma remonte les escaliers, Mallow attendait au-dessus des marches, un peu trop peureux pour sortir seul. Elle le fait rentrer et retourne dans la cuisine où les filles commençaient à en rire.

La grande Sophie montre a Emma le merveilleux piège à souris qu’elle avait fait. Il se composait d’un saladier en plastique posé par terre, surélevé par un paquet de cigarettes qui était relié à une ficelle assez longue. En dessous du saladier, elle avait mis un morceau de fromage. Emma éclate de rire et ajoute :

– Non mais c’est très ingénieux, vraiment !
– Ouais fous-toi de moi, tu voulais qu’on fasse quoi d’abord ?
– Je sais pas, l’attraper ?

Les filles se mettent à rire, ça lui faisait du bien de rire un peu. Elle pouvait oublier. Même si c’était qu’un court instant.

– Ah au fait tu sors ce soir Emma ?
– Oui visiblement Ernesto vient me chercher pour 20h, on va à la Piazza Sant’Oronzo.
– Ah Ernesto ? Tu nous caches quelque chose ?
– Ah non je travaille avec chez le vieux Michele, il me ramène des composants.
– STOP ! tu parles chinois là !
– Il me ramène des trucs pour mettre dans l’ordi pour que ça marche.
– Ah oui mieux ! Là je comprends ! Bon ce soir on y va ensemble ou tu veux garder Ernesto pour toi ?
– Non non on peut y aller ensemble, je vous le présenterai.

Les filles commencent à se préparer aussi, maquillage, coiffure… Mallow les regarde de loin. Emma se sent gênée de voir autant de filles en sous-vêtements, elle n’avait pas l’habitude d’avoir des rapports aussi intimes avec des gens. Ses expériences se limitaient à des caresses et rapports en tout genre mais uniquement avec des personnes de confiance, des personnes qu’elle connaissait bien parce qu’elle voyait en eux une personne safe pour elle. Elle avait eu une peine de cœur lorsqu’elle était jeune… et elle s’était jurée de ne plus jamais tomber amoureuse. C’est beaucoup trop intense pour elle. Chaque baiser était comme son premier baiser. Chaque caresse provoquait une armée de frissons sur sa peau. Chaque regard faisait danser des papillons dans son ventre. Et elle finissait par tout gâcher. Toujours. Rester loin des gens qu’elle aime était tout ce qu’elle avait pu trouver.

20h. Ernesto est pile à l’heure, c’est très étrange pour un Italien d’être à l’heure. Habituellement, lorsqu’ils disent “viens pour 19h” ils n’attendent personne avant 20h. Les filles sont prêtes. Direction Piazza Sant’Oronzo.

Arrivée sur la place, Emma se rend compte du monde. Des jeunes, des moins jeunes, des personnes en costume, des Sans Domicile Fixe, des hommes, des femmes, des couleurs partout… Elle ne savait pas où donner de la tête.

– C’est quoi exactement ?
– On appelle ça un Botellón. C’est espagnol à la base, mais ici on en fait tous les mois.
– Et le principe c’est qu’on picole tous ensemble ?
– Voilà, chacun amène une bouteille, uniquement en plastique pour éviter de casser le verre, et on fait tourner la bouteille.
– Mais…
– Si Piccolina, tiens, j’ai ce qu’il faut.

Ernesto sort plusieurs bouteilles de son sac et en donne aux filles.

Alexandra se rapproche d’Ernesto, Emma boit dans sa bouteille. Un mélange de rhum et de pomme. Les pommes semblent fraîches, c’est agréable.

– Hey Piccolina !
– Je…
– Je suis Enzo, le frère d’Ernesto.

Emma se sentait rougir. Il avait l’air si à l’aise avec les gens…

Ernesto était une personne sociable, ça se sentait, il devait avoir 35-40 ans, assez grand (mais vu du mètre soixante d’Emma, tout le monde semblait grand). Mais Enzo était une personne visiblement très ouverte, un peu plus jeune que son frère, 30-35 ans environ, avec un regard profond.

Elle ne se sentait pas très jolie, des cheveux longs et noirs qu’elle lissait de temps en temps, elle se cachait depuis des années derrière une frange un peu longue.

Noirs. Ils étaient noirs depuis le décès de sa grand-mère. Avec le décès de ses parents, elle préférait continuer.

Elle avait fait beaucoup de couleurs, violet, rouge, bleu, brun… toujours une couleur en fonction de son humeur.

Elle boit sa bouteille et la passe à Enzo. Elle regarde ses pieds et ne sait pas trop quoi dire, ou quoi faire. Enzo lui sourit, prend sa bouteille et lui tend la sienne. Elle boit. Vodka violette. C’est plutôt inattendu mais bon.

Emma se laisse aller à parler de tout et de rien avec Enzo qui ne la quitte pas des yeux. Les filles sont sous le charme d’Ernesto visiblement. Enzo et Emma s’amusent à inventer des dialogues entre les protagonistes en faisant de grands gestes et en rient…

Il se fait tard.

– Je… je vais rentrer…
– Je te raccompagne.
– Non mais j’habite à côté…
– Je te raccompagne, c’était pas une question.

Ils partent tous les deux, Emma prend la main d’Enzo afin de ne pas le perdre dans la foule italienne. Arrivés devant la porte, Emma a un sourire gêné…

– Je… tu veux monter prendre un verre ?
– Je ne voudrais pas te déranger.
– Si je propose…
– d’accord…

Elle lui offre un verre, ils s’installent dans sa chambre à refaire le monde avec Mallow qui ronronne près d’eux et à descendre la bouteille de rhum qu’Enzo avait gardé dans son sac. Elle s’endort alors que le jour se lève, la tête sur les cuisses d’Enzo qui lui caresse les cheveux tendrement. Elle s’endort apaisée pour une fois. Il sourit, apaisé, lui aussi pour une fois.

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