Emma se posait beaucoup de questions. Beaucoup trop. Elle en saurait sûrement plus le lendemain. Elle retourne chez elle avec son gros chat et toutes ces questions qui lui passent par la tête.


Elle passe une soirée silencieuse et une nuit agitée.
Le lendemain arrive. Elle se lève, la tête remplie de questions sans réponses. Elle se prépare, prend son chat et file chez le vieux Michele.
Arrivée dans l’arrière salle, elle reconnaît Ernesto.

– Ciao Piccolina !
– Ciao Ernesto, tu m’amènes quoi ?
– Des réponses… et des connecteurs.
– Des réponses ?
– Michele m’a raconté ta mésaventure avec la propriétaire…
– Ah la Befana…
– Ah ah ah ! En effet ça lui va bien Befana !
– Et donc ? Les réponses ?
– Tu sais, ici c’est pas comme chez toi, on vit avec la famille, on vit pour sa famille.
– Je… oui je sais… Nonna était italienne…
– Je sais oui… ta famille…
– Ma famille ?
– Elle était de Sicile non ?
– Oui, du côté de Nonna oui…
– Tu lui ressembles, ce regard doux, ce sourire… C’est écrit sur ton visage que tu es douce.
– Je… je ne suis pas douce moi ! Comment tu connais Nonna ?
– Oh si Piccolina, oh si… Parce qu’elle est venue ici. Et que comme toi, on ne peut pas l’oublier.
– Tu me racontes ?
– Un autre jour, oui. Mais pas aujourd’hui.
– Moui… bon… la Befana ?

Ernesto se met à rire alors qu’Emma rougit doucement… Puis il se met à raconter à Emma l’histoire entre la Befana et le vieux Michele.
Tout le monde se connaît. Ce n’est pas nouveau dans les petits villages. Mais là, ça remonte à plusieurs années. Au temps de la Seconde Guerre Mondiale, la famille de la Befana, très bien vue des gouvernants, a aidé à la déportation de plusieurs familles italiennes. Opposants politiques majoritairement. La famille du vieux Michele en faisait partie. Depuis, la famille de la Befana a beau être puissante, elle n’a plus sa place avec les autres familles italiennes… celles qui ont tout perdu et qui ont du se reconstruire.
Emma demande alors pourquoi avoir fait ça alors que l’unité devait faire la force de ces villages… Et la réponse était sans appel : le pouvoir et l’argent.
La jeune Emma ne comprenait pas… Ernesto expliqua alors que lorsqu’une famille était déportée, l’immobilier revenait à l’État, qui en faisait gracieusement don à la personne qui aidait le gouvernement à arrêter les opposants. c’est comme ça que sa famille avait bâti son empire immobilier.
Emma se sentait sale.

– J’habite chez qui ? Chez quelle famille ?
– Tu ne veux pas savoir…
– Si… Dis le moi Ernesto, dis le moi !
– Je ne veux pas que la petite étoile dans tes yeux s’éteigne…
– La petite étoile dans mes yeux s’est éteinte il y a déjà bien longtemps, alors dis moi !
– Elle était à la famille du vieux Michele.
– Merde.
– Ne jure pas ici Piccolina.
– Oui pardon… mais merde quand même.

Emma ne savait plus quoi dire… Et comprend mieux pourquoi elle a laissé la petite protégée du vieux Michele tranquille… même si elle aurait pu, au contraire, pourrir son séjour un peu plus.

– Qu’es-tu venue faire ici Piccolina ? Que fuis-tu ?
– Ma vie, comme souvent.

Emma raconte à Ernesto qu’elle venait de perdre ses parents, qu’elle avait besoin de changer d’air. De changer d’environnement. Ernesto pensait qu’elle avait un petit ami, des amis, des proches. Mais Emma n’avait jamais été très sociable. Elle avait déjà eu des histoires mais ça ne s’était pas très bien passé. Trop sensible, trop attachée… toujours trop.

Ernesto passe une main dans les cheveux de la jeune femme pour lui dégager le visage.

– Ne cache pas ton visage derrière tes cheveux… c’est gâcher ta beauté.
– Je…

Emma rougit encore… Elle ne s’était jamais sentie jolie. Jamais sentie réellement désirable, et encore moins par un homme comme Ernesto. Elle sourit.

– Tu sais… le charme des italiens est connu… ça marchera pas même si je rougis.
– Je sais Piccolina. Je sais.

Emma, un peu gênée, se remet au travail, aidée par Ernesto. Le feeling passait bien et ça permettait à Emma de penser à autre chose. Mallow venait souvent sur ses genoux. Pour une fois il ne crachait pas. Habituellement, Mallow ne laissait personne s’approcher d’Emma. Depuis l’Italie, il devait être un peu perturbé, un peu stressé, il n’avait craché après personne.

Emma se sentait bien avec Ernesto et le vieux Michele. Mais elle était persuadée qu’Ernesto lui cachait encore quelque chose. Elle se dit qu’il y avait un temps pour chaque chose, qu’elle aurait le temps de comprendre plus tard.

– Pourquoi ici ?
– De quoi ?
– Pourquoi es-tu venue ici Piccolina ?
– Je te l’ai dit…
– Non tu m’as dit pourquoi tu avais fui… mais pas pourquoi tu es venue ici, à Lecce.
– Je sais pas trop…

Emma explique à Ernesto son voyage. Elle s’est dit que Lecce sonnait bien, ça sonnait doux et chaud. Et sa famille était originaire d’Italie du Sud… Elle pensait que ça lui ferait du bien de connaître ça. Un environnement plus doux que ce qu’elle avait connu jusqu’à présent. Ernesto ne connaît pas l’histoire d’Emma, personne ne peut imaginer ce qu’elle a pu vivre. Et personne ne peut comprendre pourquoi elle se sent si bien. Pour une fois dans sa vie, juste une fois, elle a l’impression d’être utile et de compter pour quelqu’un.

Emma avait enchaîné les galères. Elle travaillait depuis ses seize ans pour payer ses études, pouvoir être indépendante. Ses parents n’avaient rien. Elle passait beaucoup de temps chez sa grand-mère maternelle, Nonna. C’était la femme la plus gentille du monde. Elle avait perdu son mari très tôt et avait consacré sa vie à ses enfants. Puis ses petits enfants. Elle n’avait rien, mais elle si elle avait pu donner la lune, elle l’aurait fait. Sans hésiter une seconde.

Emma avait l’habitude de fuir, de changer d’air. Elle en avait besoin. Sa seule constante était Jules, son meilleur ami, et son chat. Elle n’avait jamais réussi à garder une amie. Quand on lui posait une question, elle répondait simplement… mais la réponse ne plaisait souvent pas. Elle n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi les gens posent des questions s’ils ne veulent pas entendre la réponse.

Elle savait qu’à trop s’attacher, les blessures peuvent être profondes, et faire mal. Elle savait aussi que seul le temps permet d’apaiser les douleurs, même s’il ne les fait jamais disparaître. Un jour, peut-être, elle se sentira vraiment chez elle. Un jour, peut-être, elle restera plus longtemps à un endroit. Un jour, peut-être, elle arrivera à être stable, sans se poser de questions, juste vivre un peu pour elle, sans avoir mal. Pour le moment, elle compte les jours sans larmes et évite de montrer la pluie de ses yeux aux gens qui l’entourent. Sauf à son gros chat Mallow, qui lèche ses larmes le soir, lorsqu’elle est seule.

Mais pendant qu’elle assemblait les PC, elle ne pensait pas à son passé, ni à son futur incertain. Elle ne pensait qu’aux composants. Elle se concentrait un minimum en discutant avec Ernesto, entre deux ronrons de Mallow.

– On installe quoi dessus ensuite ?
– Tu proposes quoi Piccolina ?
– Quelque chose de léger… tu as l’habitude de quoi ?
– Ubuntu ou debian ?
– Ubuntu c’est trop gros… Lubuntu ?
– C’est quoi ?
– Une Ubuntu mais en plus léger. Comme ça tu peux maintenir et surtout former les gamins sans trop de mal.
– On part dessus alors !

Emma ne pensait pas qu’il serait aussi facile, pour une fois, de vendre un système d’exploitation libre. Elle se remet au travail avec l’aide d’Ernesto De temps en temps, le vieux Michele vient surveiller que tout se passe bien, glisse une parole gentille et repart servir les clients qui entrent et sortent de l’épicerie.

Elle se demandait pourtant comment Ernesto pouvait connaître sa grand-mère, comment pouvait-il connaître son regard et sa gentillesse ? Elle savait qu’elle aurait encore beaucoup trop de questions demain. Elle espère cependant avoir toutes les réponses lorsqu’elle décidera de partir.

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