Son réveil sonne, 8h, Emma sort très vite de son sommeil, l’excitation est au rendez-vous.
Vous n’avez jamais remarqué cette motivation qu’on peut avoir lorsque, même si on sait que ça sera merdique, ça reste toujours moins merdique que de ne rien avoir ? C’est exactement ce qu’Emma ressentait à ce moment précis.


Elle tente de reprendre son bras pris en otage pas Mallow, essuie la bave qu’elle lui a mis dessus pendant la nuit, se lève, avale un café vite fait, prend sa douche et file.

Au bout de quelques mètres, elle arrive chez le vieux Michele.

– Ah Piccolina ! Pile à l’heure !
– En effet, l’appartement n’est pas très loin.
– Ah tu y es déjà ? C’était rapide !
– Oui très, merci encore, les filles sont très gentilles et j’ai même pu prendre Mallow avec moi !
– Mallow ?
– C’est mon chat.
– Mais il est où là ?
– Je l’ai laissé à l’appartement, fallait pas ?
– Eh bien non, tu peux le prendre avec toi… Viens je vais te montrer.

Il fait entrer Emma dans une pièce, derrière sa boutique. Une pièce assez grande, avec quelques conserves, des fruits et des légumes sur des étagères et une planche assez longue et large qui sert visiblement de bureau et d’établi. Sur cet établi, il y avait un PC en état de fonctionnement, mais elle pouvait également voir des barrettes de ram, des processeurs, des cartes mères… tout cela non protégé.

Elle s’approche de l’établi et commence à regarder les cadavres d’ordinateurs qui s’entassent. Le vieux Michele s’approche d’elle.

– Tu comprends que ça sera pénible ?
– Je ne comprends pas vraiment ce que tu veux…
– C’est de la récupération. Je n’arrive pas le faire moi-même, mais si tu pouvais assembler ces pc… on a plein de pièces encore au cyber café, mais entre les vieilles machines et les plus récentes on ne s’y retrouve pas vraiment. Tu peux faire ça ?
– Oui… mais il manque tous les connecteurs… Et pour les plus vieux je ne sais pas si on en trouve encore…
– On fera avec ce qu’on a, c’est pour donner aux associations et aux enfants.
– C’est très gentil de faire ça… mais… pourquoi me payer pour faire ce genre de choses ?
– Parce qu’on a besoin de quelqu’un qui se débrouille, parce qu’on entasse beaucoup de choses et qu’on ne s’en sort pas, parce qu’on n’arrive même pas à comprendre l’Internet…
– LES.
– Pardon ?
– Les internets.
– Ah bah tu vois…
– Ok… je veux savoir qui est dans le coup et à qui je peux demander ce qu’il manque ?
– Ernesto. Lui il comprend un peu.
– Ok.
– Le salaire ?
– J’ai besoin de 200€ de loyer, de payer mon abonnement téléphonique, des croquettes pour mon chat, litière aussi et un peu de nourriture.
– Pour les fruits et les légumes, tu te sers ici hein !
– Il n’y a pas que moi pour les courses, je ne prendrai pour 4 personnes sans payer. c’est juste hors de question. On verra bien.

Emma tire une chaise et commence à se mettre au travail. Le vieux Michele la laisse seule dans l’arrière boutique. Elle devait déjà monter une tour et tester la compatibilité des barettes de ram… puis si les processeurs et les cartes mères étaient compatibles… puis si la ram et la carte mère l’étaient… Elle avançait lentement mais sûrement et méthodiquement malgré le cafarnaum ambiant. Le vieux Michele entre, lui apporte un plat de pasta con verdura et un bol de fruits déjà coupés. Elle relève la tête, regarde l’heure sur son téléphone, il était 13h.

– Je… Merci Michele, c’est… Merci.
– Je sais Piccolina, je sais, mangia e taci! Une fois ton repas fini tu vas à la sieste et tu reviens avec Mallow vers 16h ou 17h si tu veux.
– Merci Michele, merci vraiment.

Emma n’avait jamais mangé un plat de pâtes aussi bon, et des fruits aussi frais. Le tout préparé tellement bien… Elle était emue, personne n’avait jamais vraiment cuisiné pour elle, pas comme ça… Et cette gentillesse qu’il y avait dans ses yeux… c’était cette gentillesse qu’il y avait aussi dans les yeux de sa Grand-Mère décédée il y a deux ans déjà.
Elle fait la vaisselle rapidemment dans l’évier qu’il y avait dans la petite salle d’eau, près des toilettes, et rentre en fermant le magasin. Le vieux Michele lui avait donné les clés. Ainsi elle pouvait y aller quand elle voulait.

Arrivée à l’appartement, personne, les filles devaient sûrement être en cours. Elles étaient étudiantes, françaises, et venaient à la fac de Lecce. Mais elle retrouve Mallow caché. Il sort de sa cachette et tente de grimper sur Emma qui le prend dans ses bras. Elle le pose délicatement sur le lit, se munit d’une cuillère en bois assez grande et d’une grosse fourchette en métal pour faire le tour des autres chambres. Celle de la grande Sophie, rien. Celle de la petite Sophie, rien non plus. Il ne reste que celle d’Alexandra. Elle s’approche, ouvre la porte, et voit la propriétaire en train de fouiller son armoire.

– Ok… Sortez de là immédiatement où j’appelle la police.
– Je suis chez moi.
– Non, vous louez un appartement, on paie un putain de loyer.

Emma pose sa grosse fourchette et prend son téléphone pour filmer la scène discrètement.

– Madame, nous payons un loyer de 200€ par tête. Nous avons le droit à notre intimité.
– Je suis sûre qu’elle se drogue !
– Madame, nous payons un loyer de 200€ par tête. Nous avons le droit à notre intimité.
– Ce n’est pas légal la drogue !
– Madame, nous payons un loyer de 200€ par tête. Nous avons le droit à notre intimité.
– Je vais appeler la police.
– Très bien, appelons la police, j’expliquerai que vous nous louer cette maison à 200€ par tête et que vous venez fouiller nos affaires.
– Et ils croiront qui tu crois ? Une paumée qui ne sait pas où dormir ou une dame d’exception, de la haute société ?
– Ils croiront une jeune fille qui est honnête et travailleuse.
– Ah ? Tu as du travail maintenant ? C’est nouveau ça ?
– Oui chez le vieux Michele.
– Le vieux Michele ?

La dame se relève.

– Très bien, on en reste là, je ne fouillerai plus.

Emma n’a rien compris à ce qu’il se passait. Pourquoi le simple fait d’évoquer le vieux Michele faisait aussi peur à la propriétaire ?

Elle n’en revenait simplement pas. Elle ferme la porte à clé derrière le départ de la grande dame et court retrouver son chat, mort de peur, qu’elle a laissé sur son lit.

– Bah alors mon nounours ? Faut pas avoir peur de la Befana !

Dans la culture italienne, la Befana est une sorcière qui donne des jouets aux enfants la veille de l’Épiphanie. Un peu comme Saint Nicolas ou encore le Père Noël. Ce surnom lui allait tellement bien, elle n’était pas méchante, juste trop protectrice et n’avait pas de limite.

Elle s’endort doucement avec Mallow dans ses bras. Elle se réveille quelques heures plus tard, vers 15h45. Pile à l’heure pour retourner chez le vieux Michele.

Elle prend le sac moelleux de Mallow, le met dedans, et file vers son nouveau job. En arrivant elle explique ce qu’il s’est passé avec sa propriétaire au vieux Michele… qui avait déjà préparé l’arrivée du gros chat d’Emma : une caisse, une gamelle d’eau et une gamelle de croquettes. Elle lâcha le chat pour qu’il prenne possession des lieux, enfin, juste de l’arrière boutique, et se remet au travail, avec son chat près d’elle. C’est parfois difficile de se concentrer, mais c’est agréable d’avoir son chat, son seul repère, avec soi.

Elle assemble plusieurs PC fonctionnels, visiblement le vieux Michele est plutôt content de son travail. Demain, Ernesto viendra donner des composants encore, ça aidera à finir le reste.

Emma était contente, même si ce n’était pas le boulot rêvé, c’était de loin le meilleur qu’elle avait fait jusqu’à présent. Et puis, au moins, elle n’avait pas besoin de parler aux clients. Elle n’a jamais été à l’aise avec les relations sociales, même si, parfois, elle devait prendre sur elle pour faire les choses correctement.

Cependant, Le vieux Michele avait totalement esquivé la conversation de la Befana…  Il a préféré distraire l’attention de la jeune femme avec son chat. Emma avait bien compris et n’avait pas insisté, ça ne devait pas être le bon moment pour parler de ces choses.

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